La bienveillance, ce qui nous a parfois tant manqué

Il y a quelque chose qui m'a beaucoup bouleversée ces derniers mois, c’est de constater à quel point la bienveillance peut parfois manquer même là où nous l’attendons : dans les relations, dans les familles, dans le monde professionnel… et parfois même chez les personnes dont le métier est précisément d’écouter, d’accompagner, de prendre soin.
J'ai rencontré ce manque de bienveillance dans mon expérience de patiente et, au fil des années, j’ai aussi entendu beaucoup de personnes raconter des paroles, des attitudes, des réactions qui les avaient profondément blessées alors qu’elles étaient venues chercher de l’aide.
Cela m’a amenée à me demander :
Qu’est-ce que la bienveillance, finalement ?
Et surtout :
Que se passe-t-il en nous lorsqu’elle nous a manqué ?
Je ne parle pas ici de gentillesse.
La bienveillance ne consiste pas à être toujours doux, toujours disponible, toujours d’accord.
Elle ne signifie pas non plus tout accepter, ne jamais poser de limites ou éviter les désaccords.
On peut dire non avec bienveillance. On peut être ferme avec bienveillance. On peut ne pas être d’accord avec quelqu’un sans nier ce qu’il ressent.
Peut-être que la bienveillance consiste avant tout à une chose très simple :
ne pas ajouter de violence à ce qui fait déjà mal.
Ces petites choses qui ne semblent pas si graves
Il existe des violences évidentes, que nous savons reconnaître.
Et puis il y a toutes celles qui sont beaucoup plus discrètes.
Une remarque.
Un soupir.
Un regard.
Une impatience.
Une façon de répondre.
Une émotion que l’on minimise.
Un besoin auquel on ne prête pas attention.
« Tu exagères. »
« Ce n’est pas si grave. »
« Tu es trop sensible. »
« Il faut faire un effort. »
« Tu réfléchis trop. »
« Il faut passer à autre chose. »
Pris séparément, certains de ces mots peuvent sembler anodins et pourtant, répétés encore et encore, ils peuvent finir par faire beaucoup de mal.
Parce qu’ils ne disent pas seulement : « Je ne suis pas d’accord avec toi. »
Ils peuvent finir par faire entendre :
« Ce que tu ressens n’est pas valable. »
« Ton besoin est excessif. »
« Tu devrais être autrement. »
« Le problème, c’est toi. »
Et lorsque ces messages sont répétés suffisamment longtemps, il arrive quelque chose de particulièrement douloureux :
nous finissons parfois par les croire.
Le violentomètre autistique : mettre des mots sur l'invisible
C’est dans cette réflexion que j’ai découvert un outil qui m’a beaucoup interpellée : le violentomètre autistique que vous pouvez découvrir ci-dessous.
Il a été créé pour sensibiliser aux violences faites aux personnes autistes et, notamment, au poids que peuvent avoir certains actes ou certaines paroles de l’entourage.
Ce qui m’a frappée, ce sont les situations qu’il décrit :
Le fait que les besoins soient entendus… mais que les actes ne suivent jamais.
Le fait de demander à quelqu’un de « faire des efforts » alors qu’il est déjà en difficulté.
Le fait de comparer une personne à d’autres pour relativiser ce qu’elle vit.
Le fait de lui dire qu’elle exagère, qu’elle ment ou qu’elle cherche simplement à éviter certaines situations.
Le fait de juger ses réactions émotionnelles.
Le fait d’empêcher des stratégies qui lui permettent de se réguler.
Le fait de lui imposer des situations qui la mettent en difficulté, tout en considérant que sa réaction est excessive.
Le document souligne quelque chose d’essentiel : ces comportements sont parfois tellement normalisés qu’ils ne sont même plus identifiés comme des violences, ils peuvent même être commis avec de « bonnes intentions ».
Et c’est précisément cela qui m’a interpellée.
Parce que, même si ce violentomètre concerne spécifiquement les personnes autistes (et ici je précise que sont inclus les Asperger qui, bien souvent, ne sont pas considérés comme des autistes par les neurotypiques parce que "ça ne se voit pas" !), beaucoup de situations qu’il décrit peuvent faire écho à l’expérience de chacun.
Être comparé.
Voir ses difficultés minimisées.
Entendre « ce n’est rien ».
Devoir souffrir en silence pour ne pas déranger.
Être poussé à faire quelque chose alors que nous avons clairement exprimé que nous ne pouvions pas.
Voir nos besoins reconnus en paroles mais constamment ignorés dans les faits.
Ne pas être cru.
Être considéré comme « trop sensible ».
Ce sont des expériences que beaucoup de personnes peuvent rencontrer, avec ou sans autisme, je pense tout particulièrement aux hypersensibles ici.
Le violentomètre permet alors quelque chose de précieux :
rendre visible ce qui était devenu tellement habituel qu’on ne le voyait plus.
C’est d’ailleurs l’un des objectifs affichés de cet outil : aider à reconnaître des situations nuisibles, légitimer des ressentis qui ont été rejetés ou invalidés et ouvrir un espace de dialogue et d’ajustement et c'est valable pour toutes les personnes sur cette terre.

Avait-on besoin d'une raison pour avoir le droit d'avoir mal ?
Cette question me semble essentielle.
Parce que nous avons parfois besoin de comprendre pourquoi quelqu’un souffre pour accepter sa souffrance.
« Oui, mais pourquoi cela te fait-il autant de mal ? »
« Moi, ça ne me ferait rien. »
« Il y a des choses bien plus graves. »
« Tu devrais relativiser. »
Mais depuis quand faut-il que notre douleur soit suffisamment importante aux yeux des autres pour être légitime ?
Ce qui fait mal à une personne peut sembler insignifiant à une autre.
Cela ne rend pas cette douleur moins réelle.
Nous ne ressentons pas tous les choses de la même manière.
Nous n’avons pas tous la même histoire.
Pas les mêmes blessures.
Pas les mêmes seuils de sensibilité.
Pas les mêmes ressources.
Et parfois, ce qui semble minuscule à quelqu’un vient toucher chez un autre une blessure beaucoup plus ancienne.
Nous ne pouvons pas toujours savoir ce qui se joue à l’intérieur de l’autre.
Mais nous pouvons choisir de ne pas ajouter de douleur à ce que nous ne comprenons pas.
L'intention n'efface pas l'impact
Il y a également quelque chose d’important à distinguer.
Nous pouvons blesser quelqu’un sans avoir voulu le faire.
Nous pouvons être maladroits.
Ne pas avoir compris.
Ne pas avoir mesuré la portée de nos paroles.
Avoir cru bien faire.
Cela ne fait pas nécessairement de nous des personnes malveillantes.
Mais notre bonne intention ne suffit pas toujours à effacer ce que l’autre a vécu.
Et c’est peut-être là que commence véritablement la bienveillance :
dans notre capacité à entendre l’impact de ce que nous avons fait, même lorsque notre intention était bonne.
« Je ne pensais pas que cela te ferait mal. »
« Je n’avais pas compris. »
« Je vois maintenant que je n’ai pas entendu ton besoin. »
« Je suis désolée. »
« Que pourrais-je faire différemment ? »
Le violentomètre insiste justement sur cette idée : découvrir que certains de nos gestes ont pu faire du mal sans que nous en ayons eu l’intention n’est pas une raison pour nous condamner. Ce qui compte aussi, c’est ce que nous choisissons de faire ensuite.
La bienveillance, c’est aussi la possibilité de réparer.
Nous avons tous nos angles morts
Il serait très facile, en parlant de tout cela, de regarder les autres.
Les parents.
Les conjoints.
Les enseignants.
Les thérapeutes.
Les professionnels de santé.
Et de se dire :
« Il faudrait que les autres soient plus bienveillants. »
Mais je crois que la question est plus inconfortable que cela.
Parce que nous ne sommes pas toujours bienveillants, nous non plus.
Nous pouvons être impatients.
Nous pouvons minimiser.
Nous pouvons juger.
Nous pouvons répondre trop vite.
Nous pouvons vouloir aider alors que l’autre avait simplement besoin d’être entendu.
Nous pouvons être tellement pris dans notre propre fonctionnement que nous ne voyons plus celui de l’autre.
Et parfois, nous reproduisons simplement ce que nous avons appris.
Pas parce que nous sommes mauvais.
Mais parce que certaines façons de parler, de réagir ou de nous comporter nous ont semblé normales.
La bienveillance n’est donc peut-être pas une qualité que certains possèdent et d’autres pas.
C’est quelque chose que nous pouvons apprendre à cultiver.
Jour après jour.
Dans nos relations.
Dans notre manière d’écouter.
Dans notre façon de poser une limite.
Dans notre capacité à reconnaître nos erreurs.

Et si la personne envers qui nous manquons le plus de bienveillance était nous-même ?
C’est peut-être là que la réflexion devient encore plus intime.
Parce que nous pouvons être infiniment compréhensifs avec quelqu’un que nous aimons…et terriblement durs avec nous-mêmes.
À une amie qui pleure, nous dirons : « Tu as le droit d’être fatiguée. »
À nous-mêmes : « Allez, arrête de te plaindre. »
À quelqu’un qui fait une erreur : « Ce n’est pas grave, ça arrive. »
À nous-mêmes : « Mais quelle idiote ! »
À quelqu’un qui ne va pas bien : « Prends le temps dont tu as besoin. »
À nous-mêmes : « Il faut que tu te reprennes. »
D’où vient cette voix intérieure ?
Peut-être parfois de toutes ces phrases que nous avons entendues.
« Tu es trop sensible. »
« Fais un effort. »
« Arrête de pleurer. »
« Ce n’est rien. »
« Tu pourrais faire mieux. »
« Pense aux autres. »
À force de les entendre, elles peuvent devenir notre propre voix et nous n’avons alors même plus besoin que quelqu’un nous malmène.
Nous avons appris à le faire nous-mêmes.
La bienveillance n'est pas l'absence de limites
Être bienveillant envers soi ne signifie pas tout accepter de soi.
Cela ne signifie pas non plus renoncer à changer, à évoluer ou à prendre soin de ce qui doit l’être.
Cela signifie peut-être simplement apprendre à nous regarder avec suffisamment de douceur pour pouvoir réellement avancer.
Nous pouvons reconnaître une erreur sans nous humilier.
Nous pouvons constater que nous avons mal agi sans conclure que nous sommes une mauvaise personne.
Nous pouvons poser une limite sans culpabiliser.
Nous pouvons quitter une relation qui nous fait du mal.
Nous pouvons dire non.
Nous pouvons ne pas être disponibles.
La bienveillance ne supprime pas les limites, elle permet de les poser sans violence.

Une plante pour accompagner les blessures
Dans mon univers, les plantes sont aussi des compagnes de chemin.
Et pour accompagner cette réflexion autour des blessures, de ce qui a été minimisé, oublié ou parfois laissé sans véritable accueil, la violette me vient naturellement.
Petite.
Discrète.
Souvent cachée dans l’herbe.
Elle ne cherche pas à prendre toute la place.
Et pourtant, il suffit parfois de s’approcher pour découvrir sa présence.
Elle m’évoque cette part de nous qui a appris à se faire petite.
Cette part qui a peut-être entendu qu’elle était trop sensible.
Qui a appris à ne pas déranger.
À ne pas demander.
À être forte.
À faire comme si tout allait bien.
La violette pourrait alors devenir une compagne pour revenir doucement vers cette part blessée.
Non pas pour lui demander de changer.
Mais simplement pour lui dire :
« Je te vois. »
« Je sais que tu as eu mal. »
« Tu n’avais pas besoin d’être plus forte. »
« Tu avais besoin d’être accueillie. »

Et une plante pour faire grandir la bienveillance
Pour l’autre versant du chemin, celui qui consiste non plus seulement à réparer ce qui a été blessé mais à cultiver la bienveillance, j’aimerais choisir une plante qui porte cette qualité d’une manière juste.
Et c'est la rose qui s'est présentée à mon esprit. Elle répare en profondeur et nous permet ensuite d'être bienveillant avec nous-même mais aussi avec les autres.
La réparation de nos blessures et de notre être nous ouvre à la beauté et à notre beauté. De plus, c'est une plante qui soutient vraiment.
La rose a quelque chose de très juste : elle est à la fois douce et protégée par ses épines. Elle permet donc de parler d’une bienveillance qui n’est pas une gentillesse molle, ni un effacement de soi.
Être bienveillant ne signifie pas enlever toutes nos épines.
Cela signifie peut-être apprendre à les utiliser pour nous protéger, sans les retourner contre nous-mêmes ou contre les autres.
Une petite expérience
Voici pour terminer cet article, une visualisation pour vous aider à entrer, avec bienveillance, en relation avec les autres et avec vous-même.




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